Notre histoire en archives : L'incendie de l'usine Brompton
Pulp & Paper à East Angus (1945)
Marc-André Moreau, technicien en documentation à
Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Usine de la Brompton Pulp & Paper Company à East Angus,
vers 1920, reproduction. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Cascades East
Angus Inc (P63). Photographe non identifié.
L'histoire de la ville d'East Angus est intimement liée à
celle de l'industrie papetière qui la fait naître à la fin du 19e siècle. C'est
en 1882 que son fondateur, William Angus, fait construire une usine à pâte sur
un site hautement stratégique situé aux abords de la rivière Saint-François et
à proximité d'un tronçon nouvellement construit du chemin de fer Québec
Central. L'entreprise est incorporée sous le nom de William Angus & Co
(1882).
Sous les bannières successives des entreprises Royal Pulp
& Paper Company (1891), Royal Paper Mills Company (1895) et Brompton Pulp
& Paper Company (1907), cette usine se développe considérablement et se
dote d'installations permettant de fabriquer divers types de papiers tels que
du papier manille, du papier d'emballage, du papier journal, du carton et du
papier kraft.
Bien qu'elle connaisse périodiquement des périodes
difficiles, notamment lors de la crise des années 1930, l'usine demeure le cœur
économique de la ville et assure un revenu à un grand nombre de ses habitants.
Environ 1660 personnes y sont embauchées entre 1919 et 1945. Les employés les
plus jeunes, âgés de 15 ans, y côtoient leurs aînés, et plusieurs y travaillent
presque toute leur vie. Principalement masculin et francophone, le personnel
ouvrier inclut également des immigrants européens et américains qui, fuyant la
guerre ou le chômage, sont venus s'établir à East Angus.

Vue aérienne d'East Angus : l'usine de la Brompton Pulp and
Paper est visible en arrière-plan, vers 1932, carte postale. Archives nationales à Sherbrooke, collection
Freeman Clowery (P14, S23, P1). Photographe non identifié.
Alors même que l'usine semble se diriger vers une période de
prospérité renouvelée, un événement soudain sème l'effroi et la consternation
au sein de la population. Le 21 octobre 1945, un terrible incendie éclate
subitement dans la réserve de bois à pâte de l'usine.
Beaucoup plus qu'une menace pour le capital des industriels,
cet incendie s'apparente à un danger existentiel pour la population de cette
ville ouvrière. Plusieurs ont dû craindre que ces flammes emportent avec elles
la prospérité de la ville et leur capacité à subvenir à leurs besoins.
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Du bois sec, de l'huile et du feu : un cocktail explosif

Approvisionnement de bois à pâte sur la rivière
Saint-François à East Angus, 1945. Archives nationales à Québec, fonds
Ministère de la Culture et des Communications (E6, S7, SS1, D2, P27088). Photo
: Roland Fournier.
Pour saisir l'ampleur qu'a pu avoir cet incendie, il
convient d'abord de cerner à quel point les activités de l'usine reposaient sur
une grande accumulation de bois sec, un matériel fortement inflammable. Afin
d'approvisionner l'usine d'East Angus, d'impressionnantes quantités de bois
étaient acheminées dans le bassin de flottaison de l'usine par le biais de la
drave sur la rivière Saint-François. Des convoyeurs acheminaient ensuite le bois
vers la réserve de bois à pâte de
l'usine.

Convoyeurs acheminant du bois à l'usine Brompton News and
Kraft à East Angus, 1930. Archives nationales à Québec, fonds Ministère de
l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (E57, S44,
SS1, D96, PB18-74). Photographe non identifié.

Réserve de bois à pâte de l'usine de la Brompton Pulp and
Paper à East Angus, 1945. Archives nationales à Québec, fonds Ministère de la
Culture et des Communications (E6, S7, SS1, D2, P27087). Photo : Roland
Fournier.
La photographie ci-dessus, prise au cours de l'été 1945,
illustre les proportions remarquables que pouvait atteindre la réserve de bois
à pâte de l'usine, alors formée de près de 60 000 cordes de bois. Nul n'aurait
pu prédire qu'à peine quelques mois plus tard, le 21 octobre 1945, le moteur
d'un convoyeur exploserait et que cette montagne résineuse, dépouillée d'écorce
et de sève, se transformerait aussitôt en un brasier dévastateur.
Une coalition estrienne unie contre les flammes

Des militaires du 6e bataillon d'infanterie de Sherbrooke
viennent aider les pompiers à lutter contre l'incendie des réserves de bois à
la Brompton Pulp and Paper Company à East Angus, reproduction, 1945. Archives
nationales à Sherbrooke, fonds Cascades East Angus Inc (P63). Photographe non
identifié.
Dès qu'ils perçoivent l'explosion, les deux employés
responsables de la surveillance donnent l'alarme. Les pompiers locaux, bien
qu'arrivés rapidement sur les lieux, constatent que l'incendie est déjà hors de
contrôle. Le chef du service de la police et des incendies d'East Angus, Roger
Bouchard, demande immédiatement assistance aux services d'incendie des
localités voisines.
Ces appels à l'aide mènent à la formation d'une véritable
coalition rassemblant des pompiers de plusieurs municipalités estriennes. Le
Service des incendies de Sherbrooke, dirigé par Percy Donahue, est le premier à
répondre, mais est rapidement rejoint par des pompiers venant d'aussi loin que
Drummondville et Granby. Des contingents sont fournis par les usines de la
Canada Paper Company de Windsor et de la Brompton Pulp & Paper Company de
Bromptonville. Des soldats du 6e bataillon d'infanterie de Sherbrooke se
joignent également au combat.
Devant la menace que pourrait représenter cet incendie pour
leur subsistance, un grand nombre d'habitants d'East Angus s'engagent à titre
de volontaires. Ligués contre un ennemi commun, pompiers, soldats et citoyens
travaillent sans relâche pour tenter de maîtriser cet incendie d'une ampleur
exceptionnelle.
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Durant les 36 premières heures de l'incendie, un vent
puissant vient nourrir les flammes, compliquant encore davantage les efforts
des pompiers et de leurs alliés. À son paroxysme, l'intensité du feu est telle
que des personnes établies à Dufferin Height, pourtant située à une distance de
plus de 60 kilomètres, affirment en apercevoir les lueurs. Les énormes colonnes
de fumée émanant de la combustion du bois sont, quant à elles, perceptibles
dans un rayon de plus de 12 kilomètres et sont donc visibles à partir de
Cookshire et d'Ascot Corner.

Incendie des réserves de bois de la Brompton Pulp and Paper
Company à East Angus, reproduction, 21 octobre 1945. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Cascades East Angus Inc (P63). Photographe non identifié.
Composé de tonnes de bois ardents, le brasier colossal
dégage une chaleur si intense qu'elle est presque insupportable pour ses
adversaires. La situation est fort périlleuse et des pompiers, asphyxiés par la
fumée ou blessés dans le cadre de chutes, doivent être soignés dans des postes
de premiers soins installés en périphérie. Une fois rétablis, plusieurs d'entre
eux retournent aussitôt lutter contre ce gigantesque feu à ciel ouvert.
Les pompiers et leurs alliés ne se découragent pas devant
l'ampleur de la tâche à laquelle ils sont confrontés et leurs efforts conjoints
leur permettent de lutter vaillamment contre l'incendie. Munie de 13 pompes
puisant simultanément dans la rivière Saint-François, l'équipe parvient à
projeter jusqu'à 25 000 litres d'eau par minute sur les flammes. Parallèlement,
des efforts sont déployés pour déplacer les piles de bois épargnées par les
flammes; une quarantaine de camions sont mobilisés à cet effet.
La localisation de la corde de bois, sise entre la rivière
Saint-François et l'usine, un peu en retrait des habitations, aide les pompiers
à contrôler la propagation des flammes. Néanmoins, la combustion de ces cordes
de bois résineuses génère une multitude de tisons incandescents qui, à maintes
reprises, menacent d'allumer de nouveaux incendies dans les quartiers
avoisinants. Ces foyers secondaires sont cependant rapidement éteints et ne
causent pas de dégâts majeurs.
Après trois jours d'efforts ininterrompus, les brigades
parviennent à maîtriser le feu. La lutte, cependant, ne se termine
officiellement que trois autres journées plus tard, lorsque l'incendie est
finalement éteint. La pompe du poste no 4 de Sherbrooke aurait fonctionné
pendant 77 heures sans arrêt. Il ne fait point de doutes : ce combat contre les
flammes est un véritable exploit de coordination et de détermination.
Une usine sauvée des flammes...

Cartonnerie de la Brompton Pulp & Paper Company,
flottaison du bois sur la rivière Saint-François et entreposage des billots de
bois dans la cour de l'usine à East Angus, reproduction, 1945. Archives
nationales à Sherbrooke, fonds Cascades East Angus Inc (P63). Photographe non
identifié.
Les pertes engendrées par ces incendies sont considérables.
Elles s'élèveraient à 800 000 dollars (soit près de 14 millions de dollars en
valeur actuelle). Près des deux tiers de la réserve de bois de l'usine ont été
détruits par les flammes.
Les infrastructures de l'usine n'ont pas été très affectées
par l'incendie. Celle-ci maintient ses activités en utilisant du bois entreposé
dans son bassin de flottaison sur la rivière Saint-François. L'entreprise, qui
emploie environ 600 personnes, n'en licencie aucune. Les habitants d'East Angus
auront gagné leur bataille.
... et un patrimoine sauvegardé
Au cours des décennies suivantes, l'usine continuera ses
activités, et ce, sous la bannière de différentes entreprises. Ce ne sont pas
les flammes, mais un endettement trop important et un manque de rentabilité qui
provoqueront la fermeture de cette usine en 2014, séparant, par le fait même,
East Angus de l'industrie qui l'a fait naître.
À la suite de la fermeture de l'usine, les documents et
archives qui s'y trouvaient sont principalement transférés au siège social de
la compagnie Cascades, située à Kingsey Falls. Les dessins d'ingénierie sont
offerts à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui en constitue le
fonds Cascades East Angus Inc (P63), conservé dans son centre d'archives de
Sherbrooke. En 2018, un ajout à ce fonds est effectué par la Société du musée
historique du comté de Compton. Il porte sur les ressources administratives de
la compagnie, notamment des fiches des employés (1919-1945), qui revêtent un
intérêt tout particulier.
Pour obtenir plus d'informations sur l'histoire de l'usine
Cascade d'East Angus, ou au sujet d'événements qui, comme cet incendie, ont
marqué l'histoire de l'Estrie, nous vous invitons à venir consulter les
différentes collections conservées par Bibliothèque et Archives nationales du
Québec (BAnQ) :
Archives nationales à Sherbrooke
225, rue Frontenac, bureau 401
819 820-3010, poste 6330
archives.sherbrooke@banq.qc.ca
Sources :
ALBERT, Gaston et Gordon MCAULEY, Les pompiers de Sherbrooke
: à votre service depuis 1852, Sherbrooke, Éditions GGC, 2001, 218 p.
KESTEMAN, Jean-Pierre, Les débuts de l'industrie papetière
en Estrie (1825-1900), Sherbrooke, Éditions GGC, 2009, 319 p.
GRAVEL, Denis et Hélène LAFORTUNE, East Angus à tous les
temps!, Montréal, Société de recherche historique Archiv-histo, 2011, 142 p.
« Incendie désastreux à East-Angus; pertes de $ 8600,000 »,
La Tribune, 22 octobre 1945, p. 1 et 12.
« East
Angus pulpwood blaze is now well under control », Sherbrooke Daily Record, 24
octobre 1945, p. 1-2
« Pulpwood
fire at East Angus is almost out », Sherbrooke Daily Record, 25 octobre 1945,
p. 2
« Situation normale à East-Angus; des pertes estimées à $
800,000 », La Tribune, 26 octobre 1945, p. 3.
« Choc brutal à East Angus : Cascades fermera son usine de
papier en octobre », La Tribune, 10 juillet 2014, p. 2-4.