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  CHRONIQUEURS / L'Agora

Le miroir aux alouettes

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Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau
Mercredi le 30 mars 2022      

Le titre de cette chronique évoque une expression devenue un peu vieillotte et qui signifie : leurre ; piège ; dispositif trompeur ; poudre aux yeux ; tromperie ; fumée et miroirs ; chose séduisante, mais trompeuse. C'est un peu ce que représente à mes yeux l'analyse commune des principaux commentateurs de la scène politique canadienne concernant l'alliance stratégique entre les libéraux de Justin Trudeau et les néo-démocrates de Jagmeet Singh. Nous sommes loin d'un détournement de démocratie comme l'estime certain et encore moins de la réécriture du scénario de l'épisode de 1972 de l'entente entre David Lewis et Pierre Elliott Trudeau. Le monde a changé depuis et contrairement aux idées reçues, l'histoire se répète rarement même si elle est tributaire des formes sociales et économique qu'ils l'ont façonnée. Réflexion contemporaine sur la politique canadienne.

Coup d'État démocratique ?

Si nous en croyons certains thuriféraires, l'entente conclue entre les libéraux de Justin Trudeau et les néo-démocrates de Jagmeet Singh serait un détournement de démocratie. Après tout, la population canadienne n'a pas voté il y a à peine six mois, le 20 septembre 2021 plus précisément, pour un gouvernement minoritaire. Selon ce type de logique, Justin Trudeau et Jagmeet Singh se sont livrés à un détournement de démocratie. Quelle bêtise ! Quelle incompréhension de notre système politique ! Au Canada, les citoyennes et les citoyens ne votent pas pour un gouvernement, ils votent pour un représentant de leur circonscription qui se présente sous une bannière d'un parti. C'est le résultat d'ensemble qui fait foi de tout pour déterminer qui prendra la gouverne de l'État canadien.

Nous votons pour un parlement, pas pour un gouvernement. Par la suite, les élus dûment élus par le peuple canadien peuvent choisir de donner ou non leur confiance à un gouvernement à un autre. Les notions de gouvernement majoritaire et minoritaire ne sont en fait que la résultante de la vie des partis politiques qui majoritaires ou non gouvernent en fonction d'un programme défendue auprès de l'électorat. Des alliances sont alors nécessaires avec d'autres formations politiques lorsqu'un groupe parlementaire est plus nombreux, mais qui n'a pas la majorité des sièges ? Cette notion d'alliances ponctuelles dans un parlement minoritaire devient le théâtre de tous les coups fourrés en lien avec les demandes des uns et des autres en vue d'éviter de replonger le pays dans une élection générale. Dans le Canada balkanisé que nous sommes, cela donne lieu au triomphe de la démocratie des groupes de pression et des revendications régionales et fait reculer l'idéal d'un pays qui se définit par l'universalisme plutôt que par les intérêts de chacune des régions.

Dans cette optique, l'entente conclue entre Trudeau et Singh est bien loin du coup d'État démocratique. Ce n'est qu'une entente pratique entre deux formations aux positions et politiques sœurs qui assure la stabilité du gouvernement.

Orgie de dépenses

L'autre pan de critiques de cette alliance s'inscrit dans le registre d'une orgie de dépenses qui découlera de cette entente. Déjà on reprochait au gouvernement libéral de Justin Trudeau de légèreté sinon d'irresponsabilités en matière de finances publiques. Le parti pris de Justin Trudeau et des libéraux pour la dépense avait pourtant été clairement énoncé aux électeurs dès sa première élection et réitéré maintes fois depuis. Imaginez, les libéraux de Justin Trudeau ont triomphé des néo-démocrates de Thomas Mulcair en les dépassant sur sa gauche. Cela prenait de l'audace.

Il est vrai que la nouvelle alliance prévoit de nouvelles dépenses fort coûteuses pour l'État canadien notamment par de nouveaux programmes en matière de santé dentaire, de soins de santé aux aînés et de logement. Cela s'ajoute au programme national de garderie ainsi qu'au rehaussement obligatoire des dépenses militaires du Canada dans la foulée de la folie meurtrière de Vladimir Poutine en Ukraine. C'est légitime de poser des questions.

Néanmoins, le discours public et médiatique sur les équilibres financiers des États ne semble pas s'être ajusté aux nouvelles avancées de la science économique représentées notamment par les recherches de Thomas Piketty et la professeure d'économie et de finances publiques, Stéphanie Kelton. La professeure Kelton est l'une des figures les plus éminentes de la théorie monétaire moderne. Elle a publié un ouvrage important en 2020 intitulé : The Deficit Myth: Modern Monetary Theory and the Birth of The People's Economy.

Dans ce livre qui nous présente l'essentiel de ses recherches, Stéphanie Kelton déconstruit l'idée que les États doivent tenir leurs budgets comme des ménages, que le déficit prouve que l'État dépense trop et que la dette publique est insurmontable. Elle fait plutôt la démonstration que le déficit budgétaire n'appauvrit pas l'État, que la dette n'est pas un fardeau et que le juste niveau de dépense publique s'évalue à partir du taux d'inflation et du niveau réel des ressources. Rien n'indique, malgré la rhétorique guerrière d'hier sur ce sujet, que le gouvernement libéral de Justin Trudeau ait perdu le contrôle de ses dépenses selon la vision défendue par la professeure Kelton. Nous pourrons évaluer avec plus d'acuité cette affirmation à l'occasion du dépôt du prochain budget de l'État canadien prévu pour avril prochain. L'orgie des dépenses appréhendée ne semble pas plus fondée que celle du détournement démocratique eu égard à l'alliance entre libéraux et néo-démocrates. Reste la question de la centralisation de l'État canadien. Nous replongeons alors au cœur de la question nationale Québec-Canada.

La question de la nation québécoise

Sur cet aspect, on ne peut donner tort totalement à la méfiance que provoque cette alliance sur le plan de la question nationale. Il est clair que la volonté assumée des libéraux et des néo-démocrates de dépenser plus dans des juridictions qui relèvent des provinces et des territoires comme la santé et les services sociaux vient replonger le pays dans des querelles constitutionnelles potentielles. L'annonce vendredi dernier du suave ministre de la Santé fédéral, Jean-Louis Duclos d'un ajout de deux milliards de dollars dans les transferts de santé accompagnée de conditions ou d'observations est manifestement une déclaration de guerre aux provinces qui revendiquent à bon droit le respect de leurs compétences et du texte constitutionnel qui a présidé à la création de notre pays. Mais ce n'est pas aujourd'hui que l'on s'étonnera que l'incapacité des Canadiennes et des Canadiens à discuter normalement de changements constitutionnels ait de vraies conséquences dans les vraies affaires du pays pour paraphraser l'ancien gouvernement libéral de Philippe Couillard.

Cette question nationale. Ce dialogue Québec-Canada inexistant en matière constitutionnelle est au cœur d'un débat nécessaire à venir. Un livre récent publié par Étienne-Alexandre Beauregard aux Éditions du Boréal en témoigne éloquemment. Dans un essai lumineux, l'auteur nous fait comprendre que la question nationale est loin d'être réglée au Canada. Au contraire, les nouvelles forces politiques au pays amplifient le problème et viennent transformer la politique canadienne. Un livre à lire pour toutes celles et tous ceux qui s'intéressent à la politique québécoise et canadienne. En prime, c'est un jeune homme qui s'intéresse à ces vieilles questions. C'est en quelque sorte rassurant pour l'avenir. J'aurais l'occasion de revenir sur plusieurs aspects de cet ouvrage au cours des prochaines chroniques. (Etienne-Alexis Beauregard, Le schisme identitaire. Guerre culturelle et imaginaire québécois, Montréal, Édition du Boréal, 2022, 305 p.)

Permettez-moi de vous citer la présentation de ce livre par l'éditeur, histoire de vous mettre l'eau à la bouche : « Depuis deux décennies, les Québécois traversent un mauvais rêve où une idéologie hégémonique remet en question leur droit même d'exister comme nation. Étienne-Alexandre Beauregard décortique ce discours officiel afin d'en démonter les mécanismes et d'en dévoiler les pièges. Il fait appel à de nombreux penseurs, en particulier Antonio Gramsci, pour montrer comment divers phénomènes, dont la montée du populisme, le discours émergent du care et la polarisation entre nationalistes conservateurs et progressistes multiculturalistes, ont plongé le Québec dans ce qui n'est rien de moins qu'une guerre culturelle dont l'enjeu est la définition même de la nation québécoise, de son histoire et de son avenir. »

Le Canada à la croisée des chemins

Le Canada est à un moment important de son histoire. La guerre entre État-nation et État multiculturel est à son paroxysme. Dans cette guerre totale, le sort et l'avenir de la nation québécoise est en jeu. Quoi que certains puissent en penser, la venue d'un Jean Charest comme chef du Parti conservateur pourrait être un début de solution pour apaiser les tensions au pays. Mais avant de le conclure, laissons-le nous raconter ce qu'il veut faire s'il devient chef des conservateurs. Soyons attentifs aux forces réelles qui façonnent la politique et ne nous laissons pas berner par le miroir aux alouettes du « commentariat politique »...


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