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Idées reçues

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Photo : Le professeur François Morin
Daniel Nadeau Par Daniel Nadeau
Mercredi le 29 mars 2017      

Le grand Gustave Flaubert, un monument de la littérature française du 19e siècle, a laissé un ouvrage inachevé dans son œuvre, soit son dictionnaire des idées reçues, qui fut publié par Louis Conard en 1913, après le travail d'édition scientifique d'Étienne-Louis Ferrère.

Ce dictionnaire avait pour ambition de mettre en forme les clichés de la société française de l'époque et il comporte environ mille définitions. Pourquoi vous parler de cet ouvrage obscur de l'œuvre de Gustave Flaubert dans cette chronique? Simple. La semaine dernière, le gouvernement du Canada de Justin Trudeau a déposé son budget et cette semaine, ce sera au tour du gouvernement libéral de Philippe Couillard de faire de même. S'il y a un domaine où l'on a des idées reçues, c'est bien dans le domaine économique et surtout en matière d'économie politique. Analyse des idées reçues en matière d'économie politique.

L'économie politique, un concept à renouveler

L'expression d'économie politique est créée au début du XVIIe siècle et employée à l'origine pour décrire l'étude de la production économique, l'offre et la demande de biens et services et leurs relations avec les lois et coutumes; le gouvernement, la distribution des richesses et la richesse des nations incluant le budget. Dans la seconde partie du 19e siècle, le mot économie remplace progressivement le terme d'« économie politique ». Puis, à l'aube des années 1980, on voit apparaître la théorie économique dans la foulée des travaux de Milton Friedman sur ce que l'on qualifiait alors de la contre-révolution économique. C'est le début de la suprématie de la théorie néo-classique qui fait de l'économie le facteur qui explique tout. C'est armé de cette théorie que triomphera dans les économies libérales capitalistes le néo-libéralisme. Ce qui se résume à moins d'État, moins de régulations étatiques et le tout au privé.

Dans un livre récent publié aux éditions Lux, le professeur français de sciences économiques à l'Université de Toulouse, François Morin, nous livre un puissant réquisitoire pour un remaniement du système économique mondial. Il s'agit, écrit François Morin, « de passer de la valeur-capital à une valeur-travail et de poser des gestes de refondation économique et politique » (François Morin, L'économie politique du XXIe siècle. De la valeur-capital à la valeur-travail, Montréal, Lux Éditeur, 2017, 305 p.). Au fond, comme l'ont déjà fait les privilégiés de la planète à Davos au moment de la crise financière de 2007-2008, le professeur Morin livre un puissant plaidoyer pour que les citoyens et les responsables politiques pensent un monde où le travail sera transformé, la monnaie repensée, la notion de patrimoine revue, la grande entreprise réinventée et la revigoration de la démocratie.

Des idées reçues

On n'en sort pas. À chaque discours de budget, l'attention des médias et des analystes est portée sur l'existence ou non d'un déficit ou de son ampleur, l'ajout ou le retrait de nouvelles taxes, le niveau des impôts perçus par l'État pour les plus riches et les plus pauvres ainsi que les gestes posés par le gouvernement pour stimuler la croissance économique et les emplois. Le discours demeure le même, même si nos États sont encore à la remorque des théories économiques néo-classiques et sous l'emprise de la puissante idéologie du néo-libéralisme.

Parmi les idées reçues, nous ne jurons que par la croissance du PIB, la création d'emplois et le niveau de la dette. Cela est impérieux nous disent en chœur les analystes, car il faut préserver la cote de crédit décernée par les puissantes institutions financières qui font et défont des gouvernements par l'angle de l'appréciation de leur gestion des programmes. Ce n'est que l'angle financier qui est ici analysé et pris en compte. La théorie économique de notre époque est devenue un programme intellectuel qui substitue l'économie à toutes les autres sciences sociales. « Renouant avec le libéralisme économique traditionnel du XIXe siècle, que Keynes avait combattu de façon virulente, ce nouveau courant de pensée a prétendu expliquer tous les processus, non seulement économiques, mais politiques et sociaux, comme les crimes ou le mariage, à partir des principes de base de la théorie néo-classique. Cette nouvelle science économique a ainsi toujours été convaincue de son droit d'exercer un impérialisme intellectuel sur l'ensemble du champ des sciences sociales » (François Morin, Ibid. p. 7-8).

Le triomphe de ce projet politique néo-libéral est l'aboutissement du triomphe de cette idéologie qui s'essouffle de plus en plus et qui a montré son visage d'échec avec la crise financière mondiale de 2007 ainsi qu'avec la recrudescence des écarts entre les riches et les pauvres qu'a si bien démontré Thomas Piketty dans son livre Le Capital au XXIe siècle. (Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013, 976 p.). Dans ce livre dont j'ai déjà parlé dans l'une de mes chroniques, Piketty fait la démonstration de la tendance à long terme qui conduit au constat de l'enrichissement du 1 % au détriment du 99 % de la population. Il semble moins vrai qu'auparavant que de taxer moins les riches, moins les entreprises crée plus de richesse pour l'ensemble comme nous le disent souvent nos gouvernements.

La refondation de l'économie, un préalable à une vraie démocratie

L'élection de Donald Trump et son projet budgétaire au congrès des États-Unis, la déliquescence des économies des principaux pays européens et le mimétisme des économies canadienne et québécoise sont autant d'épiphénomènes qui devraient nous alerter quant à la nécessité de revoir nos idées sur l'économie et son rôle dans notre société. Ce n'est qu'à ce prix que l'on pourra durablement s'attaquer aux problèmes urgents comme la reconstruction du tissu social par le dialogue en regard du métissage des populations, la prise en charge de la question des changements climatiques et de leur impact sur nos vies et l'atteinte d'une meilleure répartition de la richesse. Curieusement, le discours du budget du gouvernement Trudeau du 22 mars dernier, pourtant étiqueté gouvernement progressiste, et celui que déposera le gouvernement du Québec n'ont pas ou n'évoqueront pas des solutions viables à ces problèmes urgents pour nous et l'humanité entière.

Je suis d'accord avec le professeur Morin, qui cite les valeurs de l'association Sénat citoyen qui regroupe plusieurs centaines de personnes, politistes, juristes et économistes et qui appellent à imaginer un autre monde : « Le point de départ de leur réflexion est un constat sans concessions. Les citoyens vivent une période délicate de l'histoire où les systèmes économiques, environnementaux et politiques sont à bout de souffle. Pour affronter les défis qui s'annoncent, il faut pourtant approfondir les débats afin d'entrer dans leur complexité, trouver le moyen de reconnecter durablement les dirigeants aux réalités vécues par les citoyens et redonner un sens à l'implication des citoyens dans le système démocratique. Il est donc nécessaire que s'instaure un système politique plus sain, plus mature et plus démocratique que celui actuellement en place. Il convient ainsi de déplorer le manque de hauteur morale d'une large part de la classe politique et son peu d'égard pour l'intérêt général » (François Morin, op. cit. p. 252).

En attendant, les discours de budget des gouvernements demeureront sans doute d'importants exercices de relations publiques pour les gouvernements, mais tant et aussi longtemps que nous ne ferons pas de rupture avec nos pratiques actuelles, nous vivrons un déficit démocratique et une inégalité économique croissante qui s'appuient sur des idées reçues...


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