Notre histoire en archives
Le faux centenaire de Sherbrooke en 1937
Par Geneviève Leblanc, stagiaire à Bibliothèque et Archives nationales
du Québec
En 1937, Sherbrooke se prépare pour célébrer un
événement marquant : son centenaire. Défilés, costumes d'époque, activités
familiales... tout est mis en place pour souligner cent ans d'histoire et rassembler
la population dans une ambiance festive. Pourtant, derrière cette grande
célébration se cache une réalité surprenante : la date choisie n'est pas la
bonne. Ce « centenaire » repose en fait sur une erreur historique.
Une datation erronée
À l'époque, les organisateurs retiennent 1837 comme année
de naissance de la ville. Par
l'intermédiaire de la British American Land Company, Sherbrooke connaît à cette
époque une croissance migratoire importante et commence à prendre la forme
d'une véritable ville, avec des institutions et une économie plus développée. Cependant,
les recherches historiques menées plus tard, notamment par l'historien Jean-Pierre
Kesteman, montrent que les débuts de Sherbrooke remontent en
réalité à bien plus tôt, soit autour de 1802, avec l'arrivée des premiers
colons et l'établissement des bases de la communauté. L'erreur du centenaire
s'explique donc par une confusion entre origine réelle et début d'un
développement visible. En d'autres mots, le centenaire de 1937 arrive... avec
plusieurs décennies de retard.
Des festivités grandioses

Programme des fêtes du centenaire de Sherbrooke, 1937.
Archives nationales à Sherbrooke, collection
Freeman Clowery (P14, S93, D1).
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À l'été 1937, Sherbrooke ne fait pas les choses à
moitié. Pendant près d'un mois, du 31 juillet au 4 septembre, la ville vibre au
rythme d'une programmation exceptionnelle qui témoigne de l'ampleur des
célébrations du centenaire. L'événement se transforme en une démonstration de
fierté collective, et chaque journée apporte son lot d'activités culturelles et
familiales.

Feux
d'artifice prévus dans le cadre des fêtes du centenaire de Sherbrooke. La Tribune, Sherbrooke, 30 juillet 1937. BAnQ
numérique.
Le samedi 31 juillet, la cérémonie d'ouverture marque
officiellement le début des festivités avec un feu d'artifice impressionnant en
l'honneur de Gilbert Hyatt, considéré comme le fondateur de Sherbrooke. Le
lendemain, le dimanche 1er août, la célébration prend une dimension religieuse.
Une messe en plein air est organisée, réunissant catholiques et protestants, un
geste qui illuste la volonté d'unir la population au-delà des différences.
L'après-midi se poursuit avec des fanfares qui animent les rues.
Les jours suivants confirment l'ambition du programme.
La semaine débute par une opérette à ciel ouvert mobilisant pas moins de 300
participants accompagnés d'un orchestre. Ensuite, une grande représentation
théâtrale retrace un siècle d'histoire avec effets de lumière, danseurs, chœur
et chants du terroir. Les festivités incluent également une dimension
militaire, avec au programme un déploiement de troupes en après-midi suivi d'un
grand bal militaire en soirée.
De nombreux défilés sont également organisés avec
costumes d'époque, chars allégoriques et musique, qui contribuent à créer un
spectacle visuel marquant pour les nombreux spectateurs.

Une
employée de la Canadian Johns-Manville Company près d'une machine distributrice,
1937. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Johns-Manville
Canada Inc. (P56, S6, SS6, D2). Photo : Associated Screen News. L'employée est costumée à l'ancienne afin de souligner
le centenaire de Sherbrooke.
Lors du centenaire, des kiosques animent la ville et
permettent aux visiteurs de faire des découvertes variées. Parmi eux, certaines
grandes entreprises sont présentes, dont la Canadian Johns-Manville Company. Spécialisée
dans la transformation de l'amiante provenant de la mine Jeffrey à Asbestos, cette
importante compagnie constitue alors l'un des piliers économiques de la région.
À tout cela s'ajoute une programmation sportive
particulièrement riche. Pendant toute la durée des fêtes, la ville accueille
une multitude de compétitions : tournois de tennis et de golf, matchs de
baseball entre équipes professionnelles, courses de toutes sortes (à pied, à
vélo, en moto), sans oublier la boxe et la lutte. Ces activités attirent non
seulement les citoyens, mais aussi des milliers de visiteurs, contribuant à
faire de Sherbrooke un véritable centre d'animation régionale. Dans le journal La
Tribune du 4 août 1937, soit quelques jours après le début des
célébrations, on mentionne que le bureau du tourisme doit faire imprimer de
nouveaux programmes du centenaire, les 50 000 premiers exemplaires ayant déjà
été écoulés!
Des costumes flamboyants
Les festivités ont marqué les esprits, notamment grâce
aux costumes qui attirent les regards. On peut voir des fillettes et des femmes
habillées de longues robes à volants et de chapeaux à large bord. Cependant, ces
habits ne correspondent pas toujours à la mode vestimentaire des années 1830.
Ils mélangent différents styles anciens, créant une image altérée de l'histoire.
Dans l'édition du Sherbrooke
Daily Record du 31 juillet 1937, un article décrivant la mode
féminine du siècle précédent offre aux participantes du centenaire l'occasion de
recréer le style de l'époque. On suggère d'adopter une crinoline accompagnée de
multiples jupons, et de souligner la taille à l'aide d'un corset. Quant aux
chaussures, le journal recommande des bottines dissimulant les chevilles.
Bien qu'il soit grandiose, le grand bi constitue un
autre élément anachronique. Ce type de bicyclette est typique de la fin du XIXe
siècle, et non des années 1830. Sa présence dans les festivités souligne le
mélange des époques.
Mais ces erreurs historiques ont peu
d'importance : l'enthousiasme collectif et la forte participation montrent
à quel point la population s'investit dans les festivités.

Illustration
de l'habillement des années 1830 à Sherbrooke. Sherbrooke
Daily Record, 31 juillet 1937. BAnQ numérique.

Rachel Poulin, Gemma Poulin, Jacqueline Poulin et
Irène Leblanc en tenues d'époque pour le centenaire de Sherbrooke, 1937. Archives
nationales à Sherbrooke, fonds Famille Poulin (P7, S4, D1, P54). Photographe
non identifié.

Rachel et Gemma Poulin en costumes pour le centenaire
de Sherbrooke, 1937. Archives nationales à Sherbrooke, fonds Famille Poulin (P7,
S4, D1, P106). Photographe non identifié.

Rachel et Gemma Poulin, cette dernière sur un grand
bi, en costumes pour le centenaire de Sherbrooke, 1937. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Famille Poulin (P7, S4, D1, P128). Photographe non identifié.

Lucille Lacharité, Marie Fortier et Irène Lacharité en
costumes pour le centenaire de Sherbrooke, 1937. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Sylvio Lacharité (P3). Photographe non identifié.

Irène et Lucille Lacharité près des graminées en
costumes pour le centenaire de Sherbrooke, 1937. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Sylvio Lacharité (P3). Photographe non identifié.
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Irène Lacharité jouant dans l'eau d'un bassin en
costume pour le centenaire de Sherbrooke, 1937. Archives nationales à
Sherbrooke, fonds Sylvio Lacharité (P3). Photographe non identifié.
Une fierté collective
La célébration du centenaire de Sherbrooke a rassemblé
petits et grands. En effet, les photographies de l'époque montrent des jeunes et
des adultes en costumes, participant activement aux festivités. Cette participation
intergénérationnelle renforce le sentiment d'appartenance et transforme les
célébrations en une expérience collective.
Le faux centenaire de 1937 est avant tout une mise en
scène du passé. Mais même s'il ne s'agit pas d'une reconstitution fidèle, cet événement
a offert une belle occasion de rassemblement et de fierté.
En somme, le centenaire de 1937 à Sherbrooke se distingue
par son ampleur exceptionnelle. La diversité et la richesse du programme, la
participation massive de la population et la durée des festivités témoignent du
fait que l'événement a été soigneusement orchestré et profondément marquant.
Même si la date célébrée repose sur une erreur historique, la réussite de ces
fêtes est indéniable. Pendant quelques semaines, toute une ville s'est
rassemblée pour célébrer son passé avec une intensité et une fierté remarquables.
Et à Sherbrooke, en 1937, malgré quelques années d'écart, la fête en valait
largement la peine!
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nous ou venez nous voir!
Archives nationales à Sherbrooke
225, rue Frontenac, bureau 401
819 820-3010, poste 6330
archives.sherbrooke@banq.qc.ca
GREGORY, Pierre. « Quand Sherbrooke s'appelait Hyatt's
Mill ». Histoire Québec, n°1, vol.8, juin 2002, p.15.
https://www.erudit.org/fr/revues/hq/2002-v8-n1-hq1059674/11166ac.pdf
KESTEMAN, Jean-Pierre. « Le regard de l'historien posé
sur une ville des Appalaches : le paysage de Sherbrooke ». Revue
d'études des Cantons de l'Est, n° 20, printemps 2002, p.19-29.
https://www.etrc.ca/wp-content/uploads/2016/12/JETS_20-6-Kesteman.pdf
KESTEMAN, Jean-Pierre, Peter Southam, Diane
Saint-Pierre, Histoire des Cantons de l'Est, Coll. «Les régions du Québec»,
Québec, IQRC, 1998, p.325.
La tribune, 1937-08-04, Collections de BAnQ.
https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3509142?docsearchtext=visiteurs%20centenaire%20sherbrooke
Sherbrooke daily record, 1937-07-31,
Collections de BAnQ.
https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3004012?calendar_open=1
Université de Sherbrooke, (9 novembre 2016). Hommage
à Jean-Pierre Kesteman, une figure marquante du Département d'histoire
[site Web]. Consulté le 30 mars 2026.
https://www.usherbrooke.ca/histoire/actualites/nouvelles/details/33158